Publié le 9 septembre 2023
Une joie pour la vie. Un rire pour un instant.
Le rire dépend des circonstances, et je l’aime. La joie est autre chose : elle leur survit.

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’est la joie ? Le dictionnaire la décrit comme « un sentiment de grand plaisir et de bonheur »*. Cela semble insuffisant. La définition repose largement sur un ensemble de circonstances immédiates. Or, quand je pense aux personnes que je qualifierais de joyeuses, ce ne sont pas les circonstances qui les définissaient. Il y avait quelque chose de plus profond.
J’aime le rire. Il fait du bien à l’âme. Père, oncle et désormais grand-père, j’ai gagné le droit de faire d’affreuses blagues. Pas plus tard qu’aujourd’hui j’ai appris qu’Albert Einstein était un génie, mais que son frère Frank, lui, était un monstre. Aïe. Quelqu’un a souri ? Sans doute pas. Le rire n’est pourtant pas la joie. Au mieux, c’est un répit passager face aux pressions de la vie. Un spectacle d’humoriste est une distraction excellente et réjouissante. Il y a aussi, bien sûr, le rire machiavélique. Jafar, dans le dessin animé Aladdin, possède le meilleur de tous. Pour une raison encore inexpliquée, il est mon héros depuis la sortie du film. J’ai imité ce rire bien des fois, notamment devant mes enfants hurlants qui détalaient dans toutes les directions.
Le rire est généralement très circonstanciel. Jafar était content parce qu’il avait un plan pour devenir l’homme le plus puissant du monde (heureusement, Aladdin et Jasmine le déjouent, au cas où vous vous poseriez la question), et pourtant personne ne le décrirait comme un personnage joyeux. J’adore toujours faire son rire en soirée.
Les montagnes
Les montagnes font souvent naître la joie. Un poète a écrit : « que les montagnes chantent ensemble de joie »**. Les visiteurs de notre région disent souvent la joie qui les saisit devant un panorama des Alpes. Il se passe là quelque chose de plus profond que la simple résolution des problèmes. Un silence de l’âme s’installe, et l’espérance vient. Il y a un contentement. On se sent tout petit dans le monde, et nos problèmes aussi. C’est là qu’on trouve l’indice d’une joie qui ne dépend pas des circonstances. Elle vient d’un monde tel qu’il devrait être.
Peut-être votre vie est-elle gouvernée par la peur ou rongée par le doute ? Peut-être votre chemin est-il devenu sans joie, et le rire un simple pansement sur la douleur. Parfois les regrets se cachent derrière une obsession du travail ou une autre distraction. Ce qui vole la joie porte mille visages.
La France, où nous avons fait notre maison, figure statistiquement parmi les nations les plus pessimistes du monde. (Avant de sourire : le Royaume-Uni traîne lui aussi dans les profondeurs du classement.) Dans une enquête d’avant la Covid, 81 % des Français prévoyaient que les choses empireraient, et 3 % seulement qu’elles s’amélioreraient. Les autres n’osaient visiblement pas espérer. Cela se sent dans les conversations au bar ou dans les files d’attente du supermarché. Se plaindre, l’inspiration sifflée entre les dents, râler contre le gouvernement : autant de passe-temps nationaux que la pétanque. Et pourtant ils vivent dans l’un des pays les plus beaux et les plus prospères du monde. Fait intéressant, nos guides de montagne échappent souvent à la règle.
Quand je demande à nos amis français pourquoi, ils répondent sans détour. La confiance a disparu. Leur place autrefois incontestée dans la cuisine, la mode, le vin et le design n’est plus, et une incertitude sur leur identité s’est installée. Leur langue a perdu son rang mondial face à l’anglais, au chinois et à l’espagnol, ces « lingua francas » à l’appellation ironique. Ils ont besoin de joie. Nous tous.
Une joie qui dure
La joie durable est une affaire de perspective. Il s’agit de savoir qu’il existe un tableau plus vaste, de comprendre sa place dans le monde et de s’y installer sereinement. Pourquoi avez-vous été placé sur cette terre ? Et, pour certains : par qui ?
Je sais bien que vous ne pouvez pas tous venir chercher la joie dans les montagnes. Ceux qui ont vu ces panoramas comprendront, mais il n’est pas nécessaire d’être en montagne pour la trouver. On la trouve dans les endroits les plus difficiles du monde. Mon frère a subi un infarctus médullaire il y a quelques années et se déplace désormais en fauteuil roulant. Pire : les premiers secours arrivés sur place ont mal évalué son état alors qu’il aurait pu être soigné sans séquelles. Il aurait toutes les raisons d’être amer ; il est l’une des personnes les plus joyeuses que je connaisse.
Si vous savez qu’une joie durable ne se trouve pas dans le changement des circonstances, cherchez là où elle se trouve. Cherchez un lieu de confiance, de perspective, et votre place dans le monde — non pas seulement en vous-même, mais dans les autres, dans le monde autour, et peut-être dans le monde au-dessus. Ne vous contentez pas de moins.
* Oxford English Dictionary. ** Psaume 98.
